| Après " le témoignage ", " la mémoire
", " la curiosité "
, les académiciens
poursuivent leurs réflexions et leurs travaux sur les
concepts fondamentaux des civilisations.
La séance solennelle de
rentrée des cinq Académies 2002 a eu pour thème
fédérateur : l'Honneur.
Installé en 1805 dans l'ancien Collège des
Quatre-Nations
(1) par la volonté de Napoléon
(2), l'Institut de France se devait, en cette année
de célébration du bicentenaire de la création
de la Légion d'Honneur (3),
de témoigner, dans la diversité qui est propre aux
cinq Académies, de la force universelle et éternelle
de cette vertu.
(1)
fondé par Mazarin (1602-1661)
(2) le 20 mars 1805 : par décret impérial, transfert
de l'Institut de France au collège Mazarin, rebaptisé
palais des Beaux-arts
(3) Élu en 1797 à la section de mécanique
à la place de Carnot - proscrit après le coup
d'État de fructidor, Bonaparte ne cessa d'avoir une
très haute idée de l'institution née
de la Convention. Il signait ses proclamations de la campagne
d'Égypte en ajoutant la mention "membre de l'Institut"
et écrivait alors : " Les vraies conquêtes,
les seules qui ne donnent aucun regret sont celles que l'on
fait sur l'ignorance ".
SÉANCE
SOLENNELLE DE RENTRÉE
DES CINQ ACADÉMIES
Présidée par
M. Jean-Marie ROUART,
président de l'Institut de France et directeur de l'Académie
française
Jean-Marie Rouart : discours
d'introduction (extraits)
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A
la tribune, de gauche à droite : Madame Hélène
CARRERE D'ENCAUSSE, secrétaire perpétuel
de l'Académie française, Monsieur Jean-Marie
ROUART, président de l'Institut, directeur de
l'Académie française, Monsieur Jean LECLANT,
secrétaire perpétuel de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres.
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" Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Vice-Président du Conseil d'État,
Monsieur le Procureur près la Cour de Cassation,
Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d'honneur,
Monsieur le Gouverneur,
Monsieur le Recteur, Messieurs les Présidents,
Chers Confrères,
Le thème qui a été proposé cette année à la réflexion des
cinq Académies de l'Institut pour leur rentrée solennelle
est celui de "l'honneur"… C'est un très beau mot que ce mot
honneur dont Vigny a donné une admirable définition : "l'honneur
c'est la poésie du devoir". C'est un mot qui n'est plus à
la mode. On l'a beaucoup employé. On en a abusé. Il renvoie
à Cyrano pour le meilleur et au duel pour le pire. Mais les
orateurs que vous allez entendre développeront mieux que moi
toute la richesse de ce terme et de ses acceptions..."
Pour accéder au texte
du discours intégral

Jean Baechler : Le concept de
l'honneur (extraits)
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Monsieur
Jean BAECHLER, délégué de l'Académie
des sciences morales et politiques, prononce son discours
: "Le concept de l'honneur".
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"…L'honneur comme universel humain : pour décider
si l'honneur est un universel humain ou non, il conviendrait
d'en trouver d'abord la formule générale, puis de s'attacher
aux transcriptions qu'elle reçoit dans les contextes culturels,
sociaux et historiques les plus variés, aussi bien dans les
sociétés les plus menues et les plus archaïques que dans les
civilisations les plus marquantes. Attachons-nous à l'étape
la plus délicate et la plus périlleuse, essayons de construire
l'algèbre de l'honneur.
L'honneur, quoi qu'il soit, est reçu et donc donné, mais il
peut être aussi pris et perdu.
Ce qui est susceptible d'être donné ou repris relève de la
justice comme droit, qui exige de rendre à chacun le sien,
et plus précisément encore de la justice distributive. Si
l'honneur est dans la juridiction de la justice distributive,
une question jaillit spontanément : " qui attribue ou enlève
quoi à qui ? ".
Le " quoi ? ", c'est-à-dire l'honneur lui-même dans sa définition
conceptuelle, révèle immédiatement sa nature dans la conceptualisation
proposée.
À la fin du compte, tout ce qui peut être partagé entre humains
se range en trois classes fondamentales, le pouvoir, le prestige
et la richesse.
Ni le pouvoir ni, encore moins, la richesse n'ont de rapport
direct et essentiel avec l'honneur.
L'un et l'autre sont des moyens appropriés à des fins, le
pouvoir au bien commun et la richesse aux besoins.
Tous deux peuvent être obtenus et pratiqués avec honneur et
donner lieu à l'attribution d'honneurs, mais aucun n'a de
lien substantiel avec l'honneur.
L'honneur a évidemment rapport au prestige…".
"…L'individuation moderne est un fait avéré et reconnu depuis
la Renaissance italienne, qui n'a cessé de se préciser, de
s'approfondir et de s'étendre depuis lors.
Par individuation, il faut entendre la tendance à confier
à l'individu la responsabilité exclusive de toutes les activités
humaines.
Avec la différenciation croissante de celles-ci en activités
spécialisées et rationalisées, l'individuation est un trait
fondateur de la modernité. Comment tirer de l'individuation
des prédictions sur ce que pourrait être le statut de l'honneur
à l'âge moderne parvenu à maturité, c'est-à-dire d'ici quelques
siècles ?
Les variables à maîtriser sont si nombreuses et si complexes
que la prudence et la sagesse conseillent de renoncer à prédire
quoi que ce soit.
D'un autre côté, il est difficile de s'en abstenir entièrement,
car le seul moyen de trouver un sens au présent est de repérer
en lui des avenirs possibles…"
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du discours intégral

Jean-Marie Granier : Le dessin
est la probité de l'art (Ingres) ou les règles
du jeu (extraits)
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Monsieur
Jean-Marie GRANIER, délégué de
l'Académie des beaux-arts, prononce son discours
: "Le dessin est la probité de l'art (Ingres)
ou les règles du jeu".
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"
" Insatiables d'honneurs ", les artistes
- ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, qu'ils soient français
ou pas - le sont-ils vraiment ?
Ou faut-il entendre sous ces mots une autre revendication
qui serait celle de leur légitimité.
Autre est l'artiste dans l'exercice de son métier,
et non dans la poursuite des honneurs dont il serait supposé
assoiffé.
Me vient à l'esprit la célèbre phrase
d'Ingres : " Le dessin est la probité de l'art
".
Cette sentence lapidaire, prononcée en un temps où
le dessin était le préalable et le fondement
des disciplines enseignées à l'École
des beaux-arts, doit être reçue à l'égal
d'une leçon de morale adressée aux artistes
- jeunes ou vieux - et pas seulement à l'usage du seul
dessin et de son enseignement.
C'est un ordre, ordre quasiment janséniste, qui interdit
le recours à tout subterfuge, faux-semblant, artifice
ou compromission.
C'est l'énoncé d'une règle que chacun
est tenu de suivre dans la pratique quotidienne de son art,
ce qui le rendra mesuré dans les efforts faits en vue
de la notoriété et du succès.
Efforts au demeurant légitimes, mais ils ne peuvent
pas être une fin en soi, ni ne doivent se faire à
tout prix.
Certes, il est inconfortable d'être à la marge
de la société, en produisant des uvres
qui ne trouvent d'autre justification que les émerveillements,
les angoisses ou les désirs propres de leur auteur,
dont presque toujours la réalité intérieure
s'oppose aux apparences que les normes communément
admises tiennent pour vérité
"
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du discours intégral

Pierre-Gilles de Gennes : Honneur
et Patience (extraits)
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Monsieur
Piere-Gilles de GENNES, délégué
de l'Académie des sciences, prononce son discours:
"Honneur et Patience".
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"
Où est, en fait, l'honneur des scientifiques
? Certains philosophes représentent les chercheurs
comme ces hommes qui établissent une vérité.
Beaucoup d'entre nous ne se reconnaissent pas complètement
dans ce schéma. Les chercheurs de notre temps ne prétendent
jamais construire une vérité ultime.
Nous fabriquons seulement, avec beaucoup d'hésitations
et de maladresses, une description approchée de la
nature.
Fondateur de l'électrodynamique quantique, Richard
Feynman (que je n'ai pas connu, mais que je considère
néanmoins comme mon maître) a résumé
cela dans une formule fameuse : " Theory is the best
guess ".
La théorie que nous acceptons à ce jour est
celle qui rend compte du maximum de faits avec le minimum
d'hypothèses.
Le vrai point d'honneur n'est pas d'être toujours dans
le vrai.
Il est d'oser, de proposer des idées neuves, et ensuite
de les vérifier.
Il est aussi, bien sûr, de savoir reconnaître
publiquement ses erreurs - savoir signaler certains pièges.
Ici, l'honneur du scientifique est absolument à l'opposé
de l'honneur de Don Diègue.
Quand on a commis une erreur, il faut accepter de perdre la
face. J'ai vu de grands savants le faire avec élégance.
Mais il y a un autre volet de la science, qui était
oublié dans nos propos sur la vérité.
C'est celui des inventeurs.
Ils sont des membres, à part entière, de notre
tribu.
Leur honneur est de faire fructifier la science, en créant
des objets nouveaux et utiles
"
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du discours intégral
 
Philippe Contamine : Honneur
et chevalerie : l'enracinement médiéval (extraits)
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Monsieur
Philippe CONTAMINE, délégué de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres,
prononce son discours : "Honneur et chevalerie
: l'enracinement médiéval".
|
"
Le mot honneur - longtemps au féminin
- apparaît en ancien français à la fin
du XIe siècle dans la plus ancienne, et aussi la plus
belle, des chansons de geste, la Chanson de Roland, avec les
deux sens qu'il eut longtemps : une terre assurant à
son possesseur pouvoir, prestige et richesse ; une qualité,
une dignité propre à tel ou tel individu, exprimant
et soutenant sa réputation.
" La mienne honneur est tournée en déclin
", dit Charlemagne en contemplant le cadavre de son neveu.
On trouve aussi déjà le mot déshonneur
à propos de Ganelon qui, après sa trahison,
entre autres châtiments et vexations, est juché
" à déshonneur " sur une bête
de somme, et non pas, comme c'était la règle
pour les guerriers de sa condition sur un puissant destrier
ou un noble palefroi. La notion d'honneur connut un extraordinaire
envol à partir de la fin du XIIe siècle
et de l'apparition des romans de la Table ronde, des romans
arthuriens, en vers et bientôt en prose : le Graal,
Lancelot, Merlin, la mort d'Arthur.
Ces uvres rencontrèrent un tel écho qu'elles
contribuèrent à façonner toute une culture
nobiliaire dont on peut suivre l'essor, l'épanouissement,
le maintien ou la survie, sans solution de continuité,
jusqu'à l'extrême fin du Moyen Âge et au-delà.
Il fut entendu que l'honneur, au sens de réputation,
de los, attaché de préférence à
un nom et à des armoiries, constituait un patrimoine
symbolique, presque spirituel, que tout bon chevalier se devait
d'accroître pour le transmettre ensuite, intact ou enrichi,
à son lignage
"
"
Une génération plus tard, Jean
Froissart se situe dans la même perspective.
Le but de la vie, pour un gentilhomme, doit être de
" venir à parfaite honneur " et " à
la gloire du monde ", ce qu'on ne peut faire sans prouesse,
de même que la bûche ne peut brûler sans
feu.
Tel est le dessein premier de ses chroniques : fournir des
exemples de preux pour " enflammer par raison les curs
des jeunes bacheliers qui tirent et tendent à toute
perfection d'honneur ".
De même que les quatre évangélistes et
les douze apôtres sont plus prochains de Notre Seigneur,
de même, non sans raison, les preux à la table
du prince.
" Les vaillants hommes travaillent leurs membres en armes
pour avancer leurs corps et accroître leur honneur.
"
"
Pour accéder au texte
du discours intégral
 
Erik Orsenna : L'honneur n'est
pas seulement le mérite (extraits)
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Monsieur
Erik ORSENNA, délégué de l'Académie
française, prononce son discours : "L'honneur
n'est pas seulement le mérite".
|
"
Car la fréquentation des palais, qui fut
mon occupation favorite tout au long des années quatre-vingts,
ne peut que gâter le jugement. Comment, face au spectacle
quotidien de la chasse aux honneurs, garder du respect pour
l'honneur ? Comment dans le même mot, séparer
le bon grain du singulier de l'ivraie du pluriel ? Mille anecdotes
me reviennent en mémoire
"
"
D'avoir ainsi fréquenté les coulisses
de la Récompense, un doute m'est pourtant demeuré.
Lors de ces cérémonies solennelles, s'agissait-il
d'honneur ou de mérite ? Accomplir sa tâche,
du mieux possible, n'est-ce pas la moindre des choses ? Et
pourquoi la moindre des choses mériterait-elle la croix
?
J'ai donc décidé de mener, ailleurs que dans
les palais, mon enquête, de remonter à la source,
vers cette chère civilisation grecque, mère
de la nôtre, et où l'honneur, dit-on, régnait.
Bref, je suis allé interroger Jacqueline de Romilly.
Un des privilèges de notre Compagnie, c'est d'y pouvoir
questionner, sur tous les sujets qui comptent, quelqu'un de
vraiment savant.
- Madame, qu'est-ce que l'honneur ?
La réponse, comme toutes les réponses, se trouve
dans Homère
"
"
Car, faut-il le rappeler, la recherche de l'honneur
ne doit jamais exonérer de l'examen vigilant des fins
poursuivies. Où trouver de l'honneur dans cette vengeance
imbécile qu'on nomme " meurtre ou dette d'honneur
" ? Et où de la grandeur lorsque la coquetterie
prend le relais et inspire des conduites stupides ?
" Lui cependant méprise une telle victoire.
Tient la gageure à peu de gloire.
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. "
Vous avez reconnu l'idiot lièvre de la fable, nouvelle
confirmation, s'il en était besoin, qu'avec Homère
et La Fontaine on sait tout de nos congénères
"
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du discours intégral
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Monsieur
Erik ORSENNA, délégué de l'Académie
française, prononce son discours : "L'honneur
n'est pas seulement le mérite".
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