SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE 2002
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Note : les discours de la séance 2002 sont disponibles, sous forme de brochure, au prix
de 10 euros.
com@institut-de-france.fr

Les textes des discours par
ordre de lecture :

Le concept de l'honneur
par M. Jean BAECHLER, délégué de l'Académie
des sciences morales
et politiques.

Le dessin est la probité de l'art (Ingres) ou les règles du jeu
par M. Jean-Marie GRANIER, délégué
de l'Académie des
beaux-arts.

Honneur et Patience
par M. Pierre-Gilles de GENNES, délégué
de l'Académie
des sciences.

Honneur et chevalerie : l'enracinement médiéval
par M. Philippe CONTAMINE,
délégué de
l'Académie des inscriptions
et belles-lettres.

L'honneur n'est pas seulement le mérite
par M. Erik ORSENNA,
délégué de l'Académie
française.

Mardi 22 octobre 2002

Monsieur Pierre MESSMER, chancelier de l'Institut, accompagné de ses confrères, descend de la bibliothèque de l'Institut pour prendre place sous la coupole où se tient la séance solennelle des cinq Académies.

Après " le témoignage ", " la mémoire ", " la curiosité "…, les académiciens poursuivent leurs réflexions et leurs travaux sur les concepts fondamentaux des civilisations.

La séance solennelle de rentrée des cinq Académies 2002 a eu pour thème fédérateur : l'Honneur.

Installé en 1805 dans l'ancien Collège des Quatre-Nations (1) par la volonté de Napoléon (2), l'Institut de France se devait, en cette année de célébration du bicentenaire de la création de la Légion d'Honneur (3), de témoigner, dans la diversité qui est propre aux cinq Académies, de la force universelle et éternelle de cette vertu.

(1) fondé par Mazarin (1602-1661)
(2) le 20 mars 1805 : par décret impérial, transfert de l'Institut de France au collège Mazarin, rebaptisé palais des Beaux-arts
(3) Élu en 1797 à la section de mécanique à la place de Carnot - proscrit après le coup d'État de fructidor, Bonaparte ne cessa d'avoir une très haute idée de l'institution née de la Convention. Il signait ses proclamations de la campagne d'Égypte en ajoutant la mention "membre de l'Institut" et écrivait alors : " Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret sont celles que l'on fait sur l'ignorance ".


S
ÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DES CINQ ACAD
ÉMIES
Présidée par M. Jean-Marie ROUART,
président de l'Institut de France et directeur de l'Académie française


Jean-Marie Rouart : discours d'introduction (extraits)

A la tribune, de gauche à droite : Madame Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, secrétaire perpétuel de l'Académie française, Monsieur Jean-Marie ROUART, président de l'Institut, directeur de l'Académie française, Monsieur Jean LECLANT, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

" Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Vice-Président du Conseil d'État,
Monsieur le Procureur près la Cour de Cassation,
Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d'honneur,
Monsieur le Gouverneur,
Monsieur le Recteur, Messieurs les Présidents,
Chers Confrères,
Le thème qui a été proposé cette année à la réflexion des cinq Académies de l'Institut pour leur rentrée solennelle est celui de "l'honneur"… C'est un très beau mot que ce mot honneur dont Vigny a donné une admirable définition : "l'honneur c'est la poésie du devoir". C'est un mot qui n'est plus à la mode. On l'a beaucoup employé. On en a abusé. Il renvoie à Cyrano pour le meilleur et au duel pour le pire. Mais les orateurs que vous allez entendre développeront mieux que moi toute la richesse de ce terme et de ses acceptions..."
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Jean Baechler : Le concept de l'honneur (extraits)

Monsieur Jean BAECHLER, délégué de l'Académie des sciences morales et politiques, prononce son discours : "Le concept de l'honneur".

"…L'honneur comme universel humain : pour décider si l'honneur est un universel humain ou non, il conviendrait d'en trouver d'abord la formule générale, puis de s'attacher aux transcriptions qu'elle reçoit dans les contextes culturels, sociaux et historiques les plus variés, aussi bien dans les sociétés les plus menues et les plus archaïques que dans les civilisations les plus marquantes. Attachons-nous à l'étape la plus délicate et la plus périlleuse, essayons de construire l'algèbre de l'honneur.
L'honneur, quoi qu'il soit, est reçu et donc donné, mais il peut être aussi pris et perdu.
Ce qui est susceptible d'être donné ou repris relève de la justice comme droit, qui exige de rendre à chacun le sien, et plus précisément encore de la justice distributive. Si l'honneur est dans la juridiction de la justice distributive, une question jaillit spontanément : " qui attribue ou enlève quoi à qui ? ".
Le " quoi ? ", c'est-à-dire l'honneur lui-même dans sa définition conceptuelle, révèle immédiatement sa nature dans la conceptualisation proposée.
À la fin du compte, tout ce qui peut être partagé entre humains se range en trois classes fondamentales, le pouvoir, le prestige et la richesse.
Ni le pouvoir ni, encore moins, la richesse n'ont de rapport direct et essentiel avec l'honneur.
L'un et l'autre sont des moyens appropriés à des fins, le pouvoir au bien commun et la richesse aux besoins.
Tous deux peuvent être obtenus et pratiqués avec honneur et donner lieu à l'attribution d'honneurs, mais aucun n'a de lien substantiel avec l'honneur.
L'honneur a évidemment rapport au prestige…".
"…L'individuation moderne est un fait avéré et reconnu depuis la Renaissance italienne, qui n'a cessé de se préciser, de s'approfondir et de s'étendre depuis lors.
Par individuation, il faut entendre la tendance à confier à l'individu la responsabilité exclusive de toutes les activités humaines.
Avec la différenciation croissante de celles-ci en activités spécialisées et rationalisées, l'individuation est un trait fondateur de la modernité. Comment tirer de l'individuation des prédictions sur ce que pourrait être le statut de l'honneur à l'âge moderne parvenu à maturité, c'est-à-dire d'ici quelques siècles ?
Les variables à maîtriser sont si nombreuses et si complexes que la prudence et la sagesse conseillent de renoncer à prédire quoi que ce soit.
D'un autre côté, il est difficile de s'en abstenir entièrement, car le seul moyen de trouver un sens au présent est de repérer en lui des avenirs possibles…"
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Jean-Marie Granier : Le dessin est la probité de l'art (Ingres) ou les règles du jeu (extraits)

Monsieur Jean-Marie GRANIER, délégué de l'Académie des beaux-arts, prononce son discours : "Le dessin est la probité de l'art (Ingres) ou les règles du jeu".

"…" Insatiables d'honneurs ", les artistes
- ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, qu'ils soient français ou pas - le sont-ils vraiment ?
Ou faut-il entendre sous ces mots une autre revendication qui serait celle de leur légitimité.
Autre est l'artiste dans l'exercice de son métier, et non dans la poursuite des honneurs dont il serait supposé assoiffé.
Me vient à l'esprit la célèbre phrase d'Ingres : " Le dessin est la probité de l'art ".
Cette sentence lapidaire, prononcée en un temps où le dessin était le préalable et le fondement des disciplines enseignées à l'École des beaux-arts, doit être reçue à l'égal d'une leçon de morale adressée aux artistes - jeunes ou vieux - et pas seulement à l'usage du seul dessin et de son enseignement.
C'est un ordre, ordre quasiment janséniste, qui interdit le recours à tout subterfuge, faux-semblant, artifice ou compromission.
C'est l'énoncé d'une règle que chacun est tenu de suivre dans la pratique quotidienne de son art, ce qui le rendra mesuré dans les efforts faits en vue de la notoriété et du succès.
Efforts au demeurant légitimes, mais ils ne peuvent pas être une fin en soi, ni ne doivent se faire à tout prix.
Certes, il est inconfortable d'être à la marge de la société, en produisant des œuvres qui ne trouvent d'autre justification que les émerveillements, les angoisses ou les désirs propres de leur auteur, dont presque toujours la réalité intérieure s'oppose aux apparences que les normes communément admises tiennent pour vérité…"
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Pierre-Gilles de Gennes : Honneur et Patience (extraits)

Monsieur Piere-Gilles de GENNES, délégué de l'Académie des sciences, prononce son discours: "Honneur et Patience".

"…Où est, en fait, l'honneur des scientifiques ? Certains philosophes représentent les chercheurs comme ces hommes qui établissent une vérité. Beaucoup d'entre nous ne se reconnaissent pas complètement dans ce schéma. Les chercheurs de notre temps ne prétendent jamais construire une vérité ultime.
Nous fabriquons seulement, avec beaucoup d'hésitations et de maladresses, une description approchée de la nature.
Fondateur de l'électrodynamique quantique, Richard Feynman (que je n'ai pas connu, mais que je considère néanmoins comme mon maître) a résumé cela dans une formule fameuse : " Theory is the best guess ".
La théorie que nous acceptons à ce jour est celle qui rend compte du maximum de faits avec le minimum d'hypothèses.
Le vrai point d'honneur n'est pas d'être toujours dans le vrai.
Il est d'oser, de proposer des idées neuves, et ensuite de les vérifier.
Il est aussi, bien sûr, de savoir reconnaître publiquement ses erreurs - savoir signaler certains pièges.
Ici, l'honneur du scientifique est absolument à l'opposé de l'honneur de Don Diègue.
Quand on a commis une erreur, il faut accepter de perdre la face. J'ai vu de grands savants le faire avec élégance.
Mais il y a un autre volet de la science, qui était oublié dans nos propos sur la vérité.
C'est celui des inventeurs.
Ils sont des membres, à part entière, de notre tribu.
Leur honneur est de faire fructifier la science, en créant des objets nouveaux et utiles…"
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Philippe Contamine : Honneur et chevalerie : l'enracinement médiéval (extraits)

Monsieur Philippe CONTAMINE, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, prononce son discours : "Honneur et chevalerie : l'enracinement médiéval".

"…Le mot honneur - longtemps au féminin - apparaît en ancien français à la fin du XIe siècle dans la plus ancienne, et aussi la plus belle, des chansons de geste, la Chanson de Roland, avec les deux sens qu'il eut longtemps : une terre assurant à son possesseur pouvoir, prestige et richesse ; une qualité, une dignité propre à tel ou tel individu, exprimant et soutenant sa réputation.
" La mienne honneur est tournée en déclin ", dit Charlemagne en contemplant le cadavre de son neveu. On trouve aussi déjà le mot déshonneur à propos de Ganelon qui, après sa trahison, entre autres châtiments et vexations, est juché " à déshonneur " sur une bête de somme, et non pas, comme c'était la règle pour les guerriers de sa condition sur un puissant destrier ou un noble palefroi. La notion d'honneur connut un extraordinaire envol à partir de la fin du XIIe siècle et de l'apparition des romans de la Table ronde, des romans arthuriens, en vers et bientôt en prose : le Graal, Lancelot, Merlin, la mort d'Arthur.
Ces œuvres rencontrèrent un tel écho qu'elles contribuèrent à façonner toute une culture nobiliaire dont on peut suivre l'essor, l'épanouissement, le maintien ou la survie, sans solution de continuité, jusqu'à l'extrême fin du Moyen Âge et au-delà.
Il fut entendu que l'honneur, au sens de réputation, de los, attaché de préférence à un nom et à des armoiries, constituait un patrimoine symbolique, presque spirituel, que tout bon chevalier se devait d'accroître pour le transmettre ensuite, intact ou enrichi, à son lignage… "

"…Une génération plus tard, Jean Froissart se situe dans la même perspective.
Le but de la vie, pour un gentilhomme, doit être de " venir à parfaite honneur " et " à la gloire du monde ", ce qu'on ne peut faire sans prouesse, de même que la bûche ne peut brûler sans feu.
Tel est le dessein premier de ses chroniques : fournir des exemples de preux pour " enflammer par raison les cœurs des jeunes bacheliers qui tirent et tendent à toute perfection d'honneur ".
De même que les quatre évangélistes et les douze apôtres sont plus prochains de Notre Seigneur, de même, non sans raison, les preux à la table du prince.
" Les vaillants hommes travaillent leurs membres en armes pour avancer leurs corps et accroître leur honneur. "…"
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Erik Orsenna : L'honneur n'est pas seulement le mérite (extraits)

Monsieur Erik ORSENNA, délégué de l'Académie française, prononce son discours : "L'honneur n'est pas seulement le mérite".

"…Car la fréquentation des palais, qui fut mon occupation favorite tout au long des années quatre-vingts, ne peut que gâter le jugement. Comment, face au spectacle quotidien de la chasse aux honneurs, garder du respect pour l'honneur ? Comment dans le même mot, séparer le bon grain du singulier de l'ivraie du pluriel ? Mille anecdotes me reviennent en mémoire…"

"…D'avoir ainsi fréquenté les coulisses de la Récompense, un doute m'est pourtant demeuré. Lors de ces cérémonies solennelles, s'agissait-il d'honneur ou de mérite ? Accomplir sa tâche, du mieux possible, n'est-ce pas la moindre des choses ? Et pourquoi la moindre des choses mériterait-elle la croix ?
J'ai donc décidé de mener, ailleurs que dans les palais, mon enquête, de remonter à la source, vers cette chère civilisation grecque, mère de la nôtre, et où l'honneur, dit-on, régnait. Bref, je suis allé interroger Jacqueline de Romilly. Un des privilèges de notre Compagnie, c'est d'y pouvoir questionner, sur tous les sujets qui comptent, quelqu'un de vraiment savant.
- Madame, qu'est-ce que l'honneur ?
La réponse, comme toutes les réponses, se trouve dans Homère…"

"…Car, faut-il le rappeler, la recherche de l'honneur ne doit jamais exonérer de l'examen vigilant des fins poursuivies. Où trouver de l'honneur dans cette vengeance imbécile qu'on nomme " meurtre ou dette d'honneur " ? Et où de la grandeur lorsque la coquetterie prend le relais et inspire des conduites stupides ?

" Lui cependant méprise une telle victoire.
Tient la gageure à peu de gloire.
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. "

Vous avez reconnu l'idiot lièvre de la fable, nouvelle confirmation, s'il en était besoin, qu'avec Homère et La Fontaine on sait tout de nos congénères…"
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Monsieur Erik ORSENNA, délégué de l'Académie française, prononce son discours : "L'honneur n'est pas seulement le mérite".

 

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